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Forfanteries phalliques

dimanche 18 novembre 2012, par Anne Pitteloud

Forfanteries phalliques

Anne Pitteloud

SOCIETE L’impressionnante « Anthologie des chansons paillardes » réunie par le lexicographe Pierre Enckell témoigne d’une tradition populaire révolue. Entretien avec le psychanalyste Marc Morali, qui en signe la préface.

« La digue du cul », « Ah oui j’le sens bien », « Les filles de Camaret », « Saint Antoine avait un cochon », « C’est la grosse bite à Dudule », « Il était une pétasse », « Tap’ton cul contre le mien »... Qui connaît encore les chansons qui se cachent derrière ces titres ? Les paroles sont à l’avenant : obscènes, misogynes et souvent hilarantes. On les appelle parfois « chansons de salles de garde » en référence aux internes des hôpitaux censés les connaître par cœur, ou encore « chansons de corps de garde », déclamées à l’armée ou dans la marine. De fait, elles sont nées au sein d’assemblées masculines, et leur diffusion s’est étendue à tous les niveaux de la société française. Braillées à toutes sortes d’occasion pendant plusieurs siècles, elles forment un « fonds culturel voué à vivre pour l’éternité dans la mémoire collective », selon l’éditeur de l’Anthologie des chansons paillardes réalisée par Pierre Enckell.
Le journaliste et lexicographe décédé en 2011 a effectué ici un travail titanesque. C’est que la transmission de ces chants est orale, les sources écrites rares : déformations, variantes et rajouts sont nombreux, les pertes et les oublis aussi. Dans son Anthologie, Pierre Enckell réunit plus de 160 chansons et leurs variantes, qu’il aborde en historien de la langue, et illustre parfois de partitions d’époque. L’épais volume est accompagné d’un CD de 23 titres. « Bien qu’elles n’aient rien d’académique, ces chansons appartiennent de façon indéniable à la culture, sinon à la civilisation française », écrit Pierre Enckell dans une éclairante introduction. Elles sont des « documents utilement révélateurs quant aux traditions folkloriques françaises, à l’humour populaire et à l’image que se font les hommes de la sexualité ».
Cet immense travail de mémoire et d’archivage porte sur 150 ans, du XIXe au milieu du XXe siècle environ. Les plus récentes ont donc été composées il y a plus de cinquante ans : c’est qu’ensuite, le contexte qui donnait naissance à ces chansons, auxquelles chaque génération pouvait ajouter des couplets, a évolué. « Il se pourrait qu’un des derniers milieux masculins où la tradition se perpétue soit l’armée de métier », selon Pierre Enckell. De fait, si Georges Brassens ou Serge Gainsbourg ont composé des morceaux lestes, ils ne sont plus dans la même dimension collective. Notons aussi que Pierre Perret a honoré la chanson populaire dans plusieurs CD qui reprennent certaines de ces « gauloiseries versifiées ».
Les chansons présentées dans l’anthologie de Pierre Enckell sont anonymes, elles font partie d’un fonds culturel commun et témoignent d’une époque révolue. Aujourd’hui, leur équivalent serait peut-être à chercher dans le rap et le r’n’b, dont les paroles sont souvent très pornographiques, selon Marc Morali, psychiatre et psychanalyste à Strasbourg, qui signe la préface de cette Anthologie. Entretien.

Selon vous, que nous disent ces chansons sur les relations entre hommes et femmes ?
Marc Morali : Cette anthologie a une dimension quasi ethnologique, en ce sens qu’elle témoigne de la relation entre hommes et femmes à l’époque où l’on croyait au « mystère féminin ». Les paroles des chansons paillardes sont grivoises, sexistes, obscènes, ce sont des chansons d’hommes ivres, de marins et de soldats. Elles étaient chantées entre hommes et peu de femmes en étaient témoins – sauf peut-être les prostituées, toujours dans le sillage des armées. On est dans une sorte de mâle fraternité, une communauté qui abolit provisoirement les classes sociales.
Sur le fond, ces chansons possèdent une dimension de bravade et de défi : il s’agit d’afficher son détachement, sa capacité à ne pas être prisonnier des femmes et de l’amour. C’est selon moi une manière de tenir à distance ce qui, chez les femmes, échappait radicalement au monde des hommes, et notamment la question du corps, du plaisir féminin. Ce qui bien sûr échoue. Quand on montre une telle insistance à enfermer quelque chose dans une place donnée, c’est bien qu’il ne l’occupe pas ! Les hommes de l’époque savent donc très bien que les femmes dont ils chantent la complaisance et la lubricité ne sont pas ainsi dans la réalité.
Par ailleurs, ces chansons véhiculent différentes images féminines – femme-organe, mais aussi mystérieuse, dévoratrice, ou encore très tendre, apaisante. Toutes ces versions poétiques d’amoureux éconduits, tous les scénarios de la rencontre et de la consommation du sentiment amoureux, sont toujours transformés, détournés, centrés sur la demande des femmes d’être comblées, de s’inscrire dans le désir univoque d’un mâle.

Les paroles provocantes cachent-elles une forme d’angoisse masculine ?
– On est souvent dans la pure forfanterie. Ça me fait penser à la figure du preux chevalier sans peur et sans reproche, qui fanfaronne sur ses exploits extraordinaires. En tant que psychanalyste, il faut toujours entendre l’envers des choses : derrière ces vantardises se cache la crainte de ne pas être à la hauteur et le combat entre mâles pour savoir qui pissera le plus loin... Derrière l’érection, la détumescence n’est jamais bien loin ! Si on dépasse la question de la sexualité en tant qu’acte, ces chansons nous initient au monde du sexuel, c’est-à-dire au rapport que l’être parlant, quel que soit son sexe, entretient avec l’identité sexuelle. Cette difficulté est passée sous silence dans les chansons paillardes, comme si l’étalage de la sexualité occultait le sexuel. Ces chansons nous permettent ainsi de repérer comment les gens se sont débrouillés avec cette dimension de l’identité sexuelle, en la masquant par la revendication d’une sexualité débordante qui n’est qu’un voile provocant posé sur des questions plus sourdes et inquiétantes.

Que dire alors du rapport à l’homosexualité dans ces chansons ?
– Peu d’entre elles traitent l’homosexualité comme admise – même si on trouve des allusions à des curés aussi lubriques avec leurs sacristains qu’avec les jeunes filles à confesse. Mais on remarque que le vocabulaire cru véhicule souvent une même équivoque à propos des relations entre hommes et femmes : il est question de con, mais aussi beaucoup de cul. Cette ambiguïté est intéressante. La question de la pluralité et de l’interchangeabilité des orifices renvoie plutôt à la sexualité infantile : celle de gamins qui essaient de comprendre comment ça marche.

Peut-on parler de dimension enfantine, d’ailleurs, dans ces rimes potaches ?
– Oui, et les enfants connaissaient certaines de ces chansons. Il y a aussi mille façons de dire un mot sans le dire. Ces textes sont très caricaturaux : la caricature est une figure de rhétorique qui sert à faire apparaître quelque chose qu’on ne devrait pas voir, révèle le caché. De même, l’humour grinçant doit aussi être pris à l’envers : tous ces gais lurons qui ne débandent jamais montrent bien que c’est là leur crainte ! L’obscène ici voile l’angoisse.

En parlant d’envers, on trouve également une dimension carnavalesque dans ces strophes souvent critiques envers le pouvoir et le clergé.
– Oui, le carnaval, ou carne vale, c’est l’adieu à la chair – le début du carême. La chair est au premier plan... Ces chants dénoncent souvent la vanité du pouvoir temporel : on se moque des élites politiques, des prêtres et de certains savoirs, qui ne valent rien car au final nous attend la mort. En attendant, jouissons d’être vivants !

Beaucoup de ces chansons sont nées dans des contextes où la mort rôde, armées ou hôpitaux.
– Le lien avec la mort n’est jamais bien loin. Rappelons en effet que beaucoup viennent de l’expérience des carabins (étudiants en médecine, ndlr). Quand j’étudiais la médecine, il était traditionnel de les chanter lors des fêtes – auxquelles les filles participaient aussi. Lors de mes études, j’ai effectué un long stage en neurochirurgie, au CHU de Nancy, qui accueillait les urgences de Lorraine : c’était parfois l’horreur avec notamment de jeunes accidentés, qui n’étaient pas plus vieux que nous. C’était très dur. L’alcool ou la bravade érotique jouaient alors le rôle d’exorcisme.

L’évolution des rapports entre les sexes a-t-il signé la fin de ces chansons ?
– Oui. Il y a eu évolution des mœurs, irruption des femmes dans toutes les fonctions et démystification du corps féminin. Dès le rapport Kingsey en 1953, l’orgasme féminin a perdu une part de son mystère. C’est en cela que ces chansons sont datées. Elles parlent de la sexualité d’une autre époque, d’autres mœurs.
Aujourd’hui, les chansons paillardes ont peut-être été remplacées par les films pornographiques – notons au passage que les films qui ont du succès tournent autour du sexe et de la mort. On n’a rien inventé, en arrière-plan demeure toujours cette fracture de l’être humain. Mais les films pornos ne sont pas comparables aux chansons : ils sont virtuels et solitaires, tandis que le chant paillard fait référence à une culture de groupe : chanter ensemble est une expérience forte, qui passe par le corps et rassemble, qui possède aussi une dimension ludique et parodique. Pourtant, le parallèle qu’on peut faire est celui-ci : pourquoi, quelle que soit l’époque, y a-t-il toujours des formes de discours qui tournent autour de la question du sexe ? « Qu’on en finisse une fois pour toutes », comme je l’écris dans ma préface. Mais non, ces questions ne cessent de tourmenter et les films X canalisent aujourd’hui ces préoccupations.

La crudité des paroles paillardes étonne parfois. Les gens étaient-ils plus libérés que nous l’imaginons ?
– Le mythe de la femme coincée à cause de la religion est peut-être vrai dans certaines classes sociales, mais il y avait aussi une forme de liberté. Aujourd’hui, celle-ci passe par le consumérisme, dans la logique de l’ultralibéralisme : on n’est pas dans une société des plaisirs, mais de la jouissance à tout prix. Dans cette logique, il faut faire du chiffre aussi dans ce domaine, aligner les conquêtes. Les corps sont transformés par la chirurgie esthétique : on randomise même les formes physiques ! L’image des femmes aujourd’hui est-elle plus respectueuse ? Je suis très souvent confronté au machisme qui se cache derrière les proclamations d’égalité. Les psychanalystes sont très préoccupés par cette évolution des mœurs.
Je remarque aussi la terrible solitude contemporaine. Quand les hommes partaient à la guerre ou en mer, il y avait séparation entre les sexes ; mais aujourd’hui, on rencontre cette séparation dans les banlieues, au sein d’un même immeuble où les gens ne se parlent pas. Dans Esprit, pouvoir et castration, Heiner Müller, successeur de Brecht au Berliner Ensemble, écrit que le capitalisme organise la solitude. Aujourd’hui, même dans les lieux de fête, chacun est dans sa bulle – on danse seul, par exemple. Où trouve-t-on la nécessité de faire groupe, de faire corps ?
Nous gardons de l’époque des chants paillards un souvenir poétique, peut-être idéalisé. Il y a certes cette dimension de jouissance et de défi, mais aussi une aspiration à un espace pacifié. Je crois qu’on mesure à les lire à quel point ce monde a disparu. Il s’en dégage un parfum de nostalgie.

Si sage Romandie
La Suisse romande entonne le répertoire français mais ne possède pas de tradition paillarde spécifique. « On est trop sages ! » rit le chanteur Michel Bühler. « Je chantais des chansons paillardes à l’école de recrues, se souvient-il. Mais cela ne date pas d’hier. » Gilles, Michel Bühler, Bel Hubert, Sarclo, Zedrus ou Les Petits chanteurs à la gueule de bois ont un répertoire parfois grivois, « mais on est loin des beuveries paillardes », note Jacques S, grand connaisseur de la scène suisse francophone. Ces chants gaillards sont parfois encore repris « en fin de soirée, dans de vieux bistrots et des chalets de montagne », selon Bel Hubert. « Mais ces chansons font partie d’une mémoire à demi-morte, car c’est quand on a bu qu’elle se réveille ! » Il constate par ailleurs que c’est de plus en plus rare, suivant en cela une tendance générale de la chanson. « Cette dimension érotico-douteuse s’est sans doute déplacée vers Internet. » APD

Lire.

Pierre Enckell, Anthologie des chansons paillardes, 1 CD inclus, préface de Marc Morali, Ed. Balland, 2012, 749 pp.

Le Courrier, DIMANCHE 18 NOVEMBRE 2012

Photo. Illustration de la chanson « Le Plaisir des dieux », dans l’Anthologie des chansons paillardes de Pierre Enckell. « Le Curé de notre village », l’une des partitions publiées dans l’Anthologie des chansons paillardes. En médaillon, Marc Morali

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